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Photographies Luc Jennepin
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Composition musique Louis Sclavis
Publishing Jean-Marie Salhani éditions
Enregistrement et mixage Tomato Sound Factory

Louis Sclavis

fond

jeudi 30 avril 2015

LA HONTE
Président, excuse-moi, je sais c'est pas bien, mais s'il te plaît, juste il
touche sa retraite. Comme ça il rentre retrouver sa famille, son pays
d'origine. Tu sais, il a déjà trimé toute sa vie et ce n'était pas dans un
bureau. En plus, il habite seul, une chambre rudimentaire, dans un foyer
réservé aux expatriés comme lui. Il n'a jamais eu le droit de faire venir
sa femme et ses enfants.

Avec son salaire de misère, il arrive parfois à se payer un voyage dans
l'année, pour revoir ses proches qui lui paraissent chaque fois plus
étrangers. Avec le temps, même sa femme n'a plus rien à lui dire. Mais
il tient toujours à remplir sa valise de cadeaux, au prix de nombreuses
privations. Et puis, là-bas, c'est chez lui, son village natal, il a besoin
d'y retourner. Seulement, il ne lui est pas permis de s'y retirer pour
une retraite paisible et méritée. Tu savais, toi, qu'il est obligé de passer
la moitié de l'année ici pour continuer à toucher les sommes cotisées
pendant ses années de labeur ?

Il a toujours été fidèle, à sa famille qui compte sur lui pour envoyer de
l'argent, à ses employeurs qui comptent sur lui pour leur en rapporter.
Pourtant, aujourd'hui, ici comme là-bas, il se sent toujours étranger.
Le comble, c'est qu'il s'est habitué à cette vie d'indésirable, où ce n'est
pas tant lui qui compte mais sa valeur marchande. Le plus admirable,
c'est qu'il ne se plaint toujours pas. Regarde, sa dignité se lit dans ses
yeux !

Sa situation me paraît d'autant plus injuste que j'ai vécu l'extrême
opposée : mon père est parti travailler là-bas mais il était bien payé, il
avait le choix de son logement et il a pu emmener sa famille. Cela
s'appelait la coopération. Pour lui qui n'a pas eu droit au même traite-
ment, cela ressemble plutôt à de l'exploitation.

Ces chibanis ont consacré leur vie à une nation qui, à défaut de les laisser 
libres de vivre leurs vieux jours où et comme ils le souhaitent, les laisse
sombrer dans l'oubli. Franchement, tu ne trouves pas ça honteux pour
ton pays, celui des droits de l'Homme, de la liberté-égalité-fraternité ?
Président, s'il te plaît, rends leur justice mais fais vite : ils ne seront
bientôt plus de ce monde.

BASTIEN CAZALS, instit-tuteur de la république



2 commentaires:

agnes L a dit…

Bravo ! Et de tout cœur auprès de vous ce 1er mai 2015 à Paris. Bisous.Agnès

Dorris Haron Kasco a dit…

Superrrrr